Les cahiers brûlés

Juin 1998 • le 2 à 20h au • le 5 à 20h
Cie Pipo

Avec Vanda Benes, Isabelle Lafon

Pièce de Lydia Tchoukovskaïa
Mise en scène de Marc-Henri Boisse

Les "Cahiers Brûlés" ont déjà une histoire. Deux lectures ont été faites, au théâtre de la Tempête puis au théâtre du Chaudron au mois de juin 1998.

Le chantier de ces lectures comme celui de la présentation ont produit des réflexions, non seulement de perspectives pour l’objet à venir, mais sur le statut de chaque étape, ce qui donna l’impression publique favorable d’avoir eu droit a plus qu’une lecture, alors qu’il s’agissait d’une lecture réalisée, à plus qu’une présentation, alors qu’il s’agissait d’une étape. En quoi la lecture ne suffisait-elle pas ? En quoi n’épuisait-elle pas le projet ?

Il est sensible que nombre d’esquisses théâtrales sont plus satisfaisantes que leur réalisation achevée. Souvent la raison d’une telle perte tient à la manière additionnelle de traiter le théâtre. Pour achever, on ajoute. Ce n’est pas la pensée effective qui, bouleversant les enjeux de base, ordonnent l’ étape ultérieure, mais le souci d’en finir.

La tension existant entre le caractère achevé de chaque étape et le maintient de la perspective exige de redéfinir les enjeux ultérieurs.

Ce dont il s’agit dans ces "Cahiers Brûlés" c’est de la parole empêchée. Quel destin pour ces bouts de papiers qui, à peine griffonnés et confiés à la mémoire fragile de l’autre, se font flamme et se consument jusqu’à la cendre ? Le point le plus incandescent que peuvent manifester les "Cahiers Brûlés" ne se trouve ni dans la valeur intrinsèque des entretiens, pas plus que dans l’aspect biographique qui les traverse, mais dans la mise en jeu de ceci : dans ce que l’on fait taire, au delà de la restitution, il y a une perte. Il faudra vivre au foyer de cette blessure vive, parce qu’à défaut de le faire, la vie se défait et la mélancolie gagne. Et c’est précisément la poésie qui occupera cette place. Pour nous, à la puissance seconde, le théâtre.

Il se dégagera de la représentation une certaine simplicité. Cette simplicité sera de parti pris. Plusieurs raisons à cela.

Tout d’abord pour Akhmatova comme pour Lidia, faire de la souffrance son malheur, même quand il n’y a nul espoir à attendre, c’est risquer de sombrer et de ne plus pouvoir se redresser. Belle urgence pourtant que celle de maintenir son éphémère verticalité. De même pour les deux comédiennes, tomber dans le pathos serait se perdre.

Il sera nécessaire de se garder d’une représentation d’entretiens où le vraisemblable trouverait son confort dans l’évidence d’une situation convenue, parce qu’alors s’évanouirait tout ce qui fait le nerf de cette suite de chants qui manifeste le poème. Pas tel ou tel poème d’Akhmatova, mais le poème qu’est le spectacle en proie à l’absence réelle d’Akhmatova.

Ici le statut de la fiction ne sera pas de restituer dans le détail la crédibilité d’une époque passée, non seulement rien de "la vie quotidienne au temps d’Akhmatova ou de Tchoukovskaïa", mais rien non plus d’une permanence du souci de la représentation. C’est à ce prix que lorsque Isabelle Lafon se lèvera au chant premier pour offrir à Lidia désespérée le poème en langue russe, quelque chose d’Akhmatova se révélera, avant de s’évanouir lentement et que se poursuive la simplicité du jeu.

Marc-Henri Boisse